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Les moments

Numéro de notice

555

Bataille sur le grand fleuve

Vingt-et-un pêcheurs sorko des îles de Firgoun, Ayorou et Koutougou vont livrer une grande bataille sur le fleuve Niger, pour chasser des hippopotames.
Ils construisent une grande pirogue capable de résister aux assauts des hippopotames, et fabriquent des harpons à flotteurs et des armes pour la chasse. Les pêcheurs se réunissent pour demander aux dieux l'autorisation de tuer les hippopotames.
Les pêcheurs installés dans la grande pirogue et huit plus petites attaquent et tuent d'abord une femelle puis un jeune hippopotame qu'ils mangent ensuite. De nouveaux préparatifs de combat les occupent alors. Ils repèrent un mâle énorme. La bataille est terrible et l'hippopotame brise une petite pirogue, charge la grande, qui coule. Elle est réparée et remise à l'eau le même soir. Les poursuites, attaques de la pirogue par l'animal, les recherches de ce dernier, qui blessé se cache dans les marécages, se succèdent durant plusieurs jours. Dans un dernier combat, l'hippopotame brise la pirogue et réussit à s'enfuir. Les pêcheurs ont perdu la bataille, la chasse s'arrête.

Durée

00:33:00

Année de production

Définition

SD

Couleur

Couleur

Son

Sonore

Version(s)

Français

Support Original

Film 16 mm

Transcription


00:00:08 : Ce film a été réalisé au cours de la mission Niger 1950-51 de l'Institut français d'Afrique noire.

Bataille sur le grand fleuve

Un film de Jean Rouch assisté de Roger Rosfelder

00:00:35 : avec Damouré Zika, Illo Gaoudel, le chef Oumarou, et les pêcheurs sorko de Firgoun, Ayorou, Koutougou

00:00:42 : Chansons
« Kombine katibaba »
« Sambalaga » (Aïssata Gaoudelize)
« Air des chasseurs » (Yankori Beibatane)
« Air des pagayeurs » (Mallam Amisou)
« Berceuse » (Hawa de Niamey)

00:00:56 : Documents sonores originaux enregistrés sur place. Procédé Acémaphone
Adaptation sonore avec le concours du Musée de l'Homme
00:01:00 : Enregistrement sonore : Films Pierre Boyer – Paris

00:01:10 : Ce film est l'histoire de la grande bataille qui oppose sur le Niger de janvier 1951 à juin 1951 21 pêcheurs sorko de Firgoun, Ayorou, Koutougou, aux hippopotames de Yassane, Baria, Tamoulès et Labbezenga

[NB : certains toponymes et termes vernaculaires sont marqués d'un astérisque (*), car ils n'ont pas été trouvés sur les cartes géographiques ni dans les publications scientifiques traitant du sujet.]

Voix off de Jean Rouch, début du commentaire : 00:01:26
En janvier 1951, les vingt et un plus grands pêcheurs sorko du Niger, maîtres du fleuve, se rassemblent au village de Firgoun pour préparer un banghawi, une guerre aux hippopotames.
Pour lutter contre des bêtes de plusieurs tonnes, les petites pirogues de pêche sont trop frêles. Il faut construire un filibero*, une « grande pirogue » dont les planches épaisses résisteront aux charges et aux morsures.

En brousse, les arbres connus, les gyègyè, les sééhoy, les garbey, les bisaw, les tokay ont été abattus, débités en planches. Sous les ordres du chef des pêcheurs Oumarou, ces planches sont équarries à l'herminette puis assemblées par des coutures de cordes autour du tronc entier de tokay, le yo bongo, la « tête » de la pirogue, pièce capitale de l'embarcation.

À côté du chantier naval fonctionne l'atelier de fabrication d'armes : l'arme du Sorko, c'est le zogou, le harpon à flotteur. Le flotteur est formé d'un faisceau de tiges légères, ligaturées avec soin autour d'un morceau de bois central.

L'âme de bois est creusée pour recevoir la hampe, au bout de laquelle sera fixé le fer. Dané Doubi, le forgeron pêcheur, forgeron par son père et pêcheur par sa mère, forge ce fer à la lame aiguë pour traverser le cuir de l'hippopotame et aux longues barbelures pour y rester planté.

Le fer est attaché par une solide épissure à la grosse corde qui le réunit au flotteur. Ainsi, lorsqu'un harpon a touché un animal, le flotteur indique à la surface l'endroit où se trouve la bête.

La hampe est enfoncée dans le flotteur. Le fer est fixé à force, la corde tendue, l'ensemble équilibré : le harpon zogou est prêt. Mais le zogou est incapable de tuer un hippopotame. Il faut pour cela une lance à tuer, un yagyi, que Dané Doubi emmanche avec soin. Après un mois de travail, quatre-vingts harpons zogou sont prêts, la grande pirogue est achevée et lancée. Le 19 février, tous les pêcheurs sorko se réunissent dans la concession du chef Oumarou pour demander aux divinités du fleuve l'autorisation de tuer les hippopotames qui sont propriété de Harakoy Dikko, génie de l'eau. Au son des calebasses battues et du violon, les femmes de Firgoun dansent. Ce sont des holey bari, des « chevaux de génies », qui seront, après des heures et des heures de danse, possédés par les génies du fleuve.

Soudain, Fatouma tremble. Elle est prise de la crise du sacré : c'est Bagambaizé, un génie captif du dieu de l'eau, qui s'est incarné en elle. Les « femmes tranquilles » la maîtrisent, la déshabillent et la revêtent du costume du dieu.

00:06:35 :
Et dans le soir qui vient, cachée par une couverture blanche, une femme, Salamata, est possédée à son tour par Harakoy Dikko, le génie de l'eau lui-même.

Après avoir béni un jeune bébé pêcheur en lui soufflant sur le ventre, le génie de l'eau parle au chef des pêcheurs : « Oumarou, je te donne trois hippopotames. Mais, attention, vous les Sorko, si vous ne respectez pas les règles de la pêche et du fleuve, attention au vieil hippopotame barbu. »

Tard dans la nuit, pour conjurer cette menace terrible, les pêcheurs implorent au son de la guitare les haouka – les haouka, les génies de la force.

Les pêcheurs Idrissa et Illo Gaoudel sont pris par Zeneder Dakar, le général de Dakar, et Istanbula, l'homme d'Istanbul. Ils se brûlent avec des torches, bavent et hurlent.
Dans la langue secrète et sauvage des haouka, ils assurent les pêcheurs de toute leur aide.

Le lendemain, 20 février, Illo Gaoudel, qui n'a plus aucun souvenir de sa crise nocturne, rejoint le camp des Sorko à l'île de Santya*. Là ont lieu les derniers préparatifs. Suivant les règles de la pêche, les Sorko se réunissent autour du chef Oumarou pour régler leurs querelles. Ainsi, pour partir à la guerre des hippopotames, tous les Sorko auront le coeur pur.

Puis, Oumarou « fait le courage » pour tous ses hommes, c'est-à-dire qu'il leur donne une eau magique avec laquelle ils se lavent les jambes et la tête. Ainsi, aucun Sorko ne reculera devant les animaux furieux. Les harpons zogou sont aiguisés une dernière fois, et les Sorko embarquent dans les petites pirogues leurs armes redoutables.

Les huit petites pirogues, Oumarou, Idrissa, Saydou, Mounkaylou, Bouryé, Abdoulaye, Vera, Ali et Billo, quittent l'île de Santya*.

Elles sont bientôt suivies par la grande pirogue, qui est conduite par le Sorko Bondabou. La guerre des hippopotames a commencé.

Lentement, la flottille remonte le Niger en suivant la rive ouest.

Puis les pirogues traversent le fleuve. Elles passent au-dessous du rocher de Yassane en remontant vers Bosseido*.

En cette saison de hautes eaux, les hippopotames se sont réfugiés dans le bourgou, ces herbes qui bordent le Niger de larges marécages. Les hippopotames ont été entendus dans ces herbes. Les harpons zogou sont trempés dans le fleuve pour que leurs cordes se tendent.

La grande pirogue s'embusque et, le plus silencieusement possible, les petites pirogues s'avancent au milieu du bourgou pour essayer de surprendre un hippopotame au moment où il vient respirer à la surface.

« Yo ! Yo ! », crient soudain les Sorko. C'est le pêcheur Bouryé qui a réussi à jeter un harpon en pleine tête d'un hippopotame et, avant que celui-ci ait disparu, Billo l'a atteint d'un deuxième harpon zogou. Puis Idrissa et Damouré Zika l'atteignent à nouveau. L'hippopotame a plongé. Il essaye de s'enfuir, mais les flotteurs indiquent à la surface le chemin qu'il suit. La grande pirogue a passé à l'attaque. L'hippopotame a maintenant sept harpons dans la tête. Une corde est accrochée à un flotteur et la grande pirogue y est amarrée. C'est la bataille. L'hippopotame attaque, mais, emmêlé dans les cordes, il s'acharne en vain contre la grande pirogue, qu'il ne peut ni briser ni renverser. Et, déjà, Illa Gaoudel, armé du yagyi, de la lance à tuer, fouille dans la tête pour essayer d'atteindre le bulbe rachidien. C'est une lutte à mort sanglante, interminable.

Vingt fois, Illa plante sa lance, dont le manche s'est brisé.

C'est le soir, après des heures de combat, que l'hippopotame de Bouryé, une femelle de deux tonnes, coule net. Les Sorko ont gagné la première bataille.

L'hippopotame de Bouryé a été presque entièrement mangé. Les derniers morceaux se boucanent au soleil. Une nouvelle pêche se prépare, mais des disputes ont éclaté entre les Sorko pour des questions de partage. Les règles de pêche ne sont pas respectées. Pendant tout le mois de mars, les hippopotames s'enfuient dans les herbes, disparaissent avec des harpons dont ils ont cassé les cordes. Ce n'est qu'en avril que les sortilèges de brousse sont rompus.

En cette saison, le fleuve a commencé à baisser, et les hippopotames ont abandonné le refuge du bourgou pour les fosses profondes en plein fleuve.

Les hippopotames, pour échapper aux Sorko, ont remonté les durs rapides de Labbezenga. Mais les Sorko ne se laissent pas arrêter par des eaux écumantes. Ils franchissent les rapides, et, aidés par les villageois, font aussi passer la grande pirogue.

Le 27 avril, les Sorko réunis à Tombo Baro se préparent à attaquer les hippopotames de Baria. Pour faire moins de bruit, ils garnissent les avants des pirogues de bottes de paille qui évitent le clapotis.

Les harpons sont prêts, les Sorko repartent à l'attaque.
Les hippopotames les regardent venir et plongent.

« Yo ! », le cri de victoire a retenti. Le harpon d'Issoufi a touché un hippopotame qui se sauve en descendant le courant suivi par les pirogues. Il plonge et se réfugie dans les herbes. Mais la grande pirogue passe à l'attaque.

Sur la plage a lieu le combat final. C'est un jeune hippopotame de trois ans peut-être que les pêcheurs tirent sur la terre pour pouvoir mieux l'égorger.
Mais la mort du jeune hippopotame d'Issoufi ne comptera pas dans le combat. Sa viande tendre donnera des forces aux pêcheurs pour continuer la bataille.

Ayant appris la mort de l'hippopotame d'Issoufi, le troupeau a remonté le fleuve encore plus haut, à Tamoulès.

Le 28 avril, les pêcheurs infatigables le rattrapent à Tibo. Les préparatifs de combat sont pris.

Un mâle énorme, le « barbu » de Tamoulès, garde son troupeau. Pourtant, les pêcheurs s'en approchent, et le Sorko Idrissa, en plein fleuve, réussit à le harponner. Mais l'hippopotame furieux charge les pêcheurs, il brise la pirogue d'Abdou, le projetant à l'eau avec Idrissa et Nouhou. Il ne reste que sept pirogues. Cependant, le chef Oumarou décide d'attaquer avec la grande pirogue.

Il met son bonnet magique et il prépare les charmes de courage.

La grande pirogue est chargée de tous les harpons disponibles et, à la fin de l'après-midi, elle attaque.

Mais c'est l'hippopotame qui attaque le premier et, dans une charge furieuse, il brise l'avant de la grande pirogue, qui coule et qui doit être abandonnée par son équipage.

Le chef Oumarou essaye de redonner un peu de confiance aux pêcheurs découragés. Après avoir chargé une petite pirogue de suivre l'hippopotame blessé, il fait haler la grande pirogue à terre pour être réparée.

00:22:00
Le lendemain, 29 avril, tous les hommes disponibles du village de Koutougou sont venus à Tamoulès pour aider les pêcheurs sorko à réparer la grande pirogue.

Une des planches de l'avant a été brisée, les coutures de cordes arrachées. De nouvelles coutures sont faites et les trous sont soigneusement bouchés.

Le soir même, la grande pirogue solidement réparée est à nouveau lancée à l'eau. La grande bataille va pouvoir reprendre.

Le 30 avril, les Sorko remontent le fleuve à la poursuite du vieux barbu échappé. Ils dépassent les pêcheurs sorkawa qui naviguent à la voile. Le 1ᵉʳ mai, l'hippopotame blessé est repéré à Tenfakoré*. Les flotteurs gonflés d'eau flottent à peine.

« Yo ! », c'est Douma Yaya qui jette son harpon. Illo Gaoudel et Zibo lancent deux autres harpons. Mais ce n'est pas un hippopotame qui a été ainsi blessé mais un « phoque » du Niger, un lamantin.

Le lamantin est remorqué à la berge, retourné, il croise ses nageoires sur sa poitrine et reçoit le coup de lance mortel.

Mais, au milieu du fleuve les flotteurs de l'hippopotame blessé à Tamoulès par Idrissa sont encore visibles. Dans le soir, les Sorko guettent en vain une sortie de l'animal pour le harponner à nouveau.

Toute la nuit, les Sorko suivront l'hippopotame blessé et, à l'aube du 2 mai, il sera aperçu dans le bourgou et attaqué par la grande pirogue.

Quinze nouveaux harpons lui seront jetés, mais l'hippopotame réussira à rentrer dans les herbes.
Il réussira à briser les cordes qui le retiennent à la grande pirogue et à s'enfuir à nouveau.

Tous les hippopotames, alertés par le bruit de la bataille, se sont enfuis. Mais un jeune hippopotame âgé de quelques jours n'a pu rejoindre le troupeau. Le pêcheur Tyakeo a réussi à l'attraper. Il est baptisé Hari Kamba et il est confié à la garde de Damouré Zika, qui devient bien vite son ami.

Laissons Damouré Zika et Hari Kamba jouer ensemble. Le 3 mai, les pêcheurs repartent à la poursuite du vieux mâle de Tamoulès qui a redescendu les rapides de Labbezenga.

L'hippopotame est rattrapé aux rapides de Tenfakoré*, qu'il tente en vain de remonter. À la vue de la grande pirogue, il s'échappe dans le bourgou. La grande pirogue le suit, réussit à l'approcher. Le dernier combat commence. Les harpons pleuvent sur l'hippopotame chaque fois qu'il sort pour respirer.

L'hippopotame, malgré toutes ses blessures, est encore particulièrement vivace. Il attaque la grande pirogue, brise la lance à tuer, brise cette pirogue, rompt les liens qui le rattachent à la grande pirogue et il s'enfuit dans les herbes.

Les pêcheurs sorko n'ont plus de grande pirogue. Ils n'ont plus de lances, ils n'ont plus de harpons et, surtout, ils n'ont plus de courage. Dans la brume du soir, le grand hippopotame barbu de Tamoulès disparaît lentement, entraînant derrière lui plus de cinquante harpons dont les cordes se sont emmêlées aux herbes du fleuve.

Le 7 mai, la brume est tombée sur le fleuve. L'hippopotame de Tamoulès est introuvable.

Sur les rives boueuses de Yassane, Damouré Zika et Illo Gaoudel découvrent cependant des traces. L'hippopotame de Tamoulès a disparu dans les marécages du Nord.

C'est honte de brousse, c'est honte de chasse. Dans la nuit, le chef Oumarou, malade, a dû être ramené au village de Firgoun. Et, au camp des pêcheurs, c'est la tristesse des vaincus. Les harpons brisés sont les seuls vestiges de la bataille. Les vêtements sont mis à l'envers. Ce sont des boubous de honte, car les pêcheurs sorko savent accepter avec courage leur défaite.

Et, tristement, la flottille des vaincus rentre vers le village. Les coeurs sont gris comme ces eaux désolées du Niger sous la brume. Les Sorko ont perdu la bataille du grand fleuve.

Fin (00:32:56).

Réalisateur(s)

Jean ROUCH

Auteur(s)

Thématiques scientifiques

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