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© CNRS - 2021

Augmented Reverie

Reference

7381

Duration

00:11:24

Production year

2021

Original material

HD
16/9
Color
Sound

Transcription


Installation Murmure, danseuse qui interagit avec son avatar-flamme (musique D. Arfib)
Dispositif ELEMENTA, LMA, plateforme MAS

OFF
Transformer son corps en une matière élémentaire - l'eau, le feu ou comme ici un nuage -, puis étudier les effets de cette nouvelle représentation sur celui qui en fait l'expérience : voilà tout l'enjeu d'un projet de recherche pour le moins étonnant. Baptisé ELEMENTA, il se situe à la croisée de la réalité virtuelle, des sciences cognitives et de la création artistique. Ce projet est porté par Nathalie Delprat

OFF
Nathalie Delprat, physicienne et spécialiste en art-science
Dispositif ELEMENTA, LISN, halle de Réalité Virtuelle (EVE) : avatars-nuage

Là, je peux faire envoler mon corps en contrôlant la direction avec mes mains. Alors que tout à l'heure on avait un nuage qui était beaucoup plus compact et plus enveloppant. Ce qui est intéressant c'est de voir comment la personne réagit selon la représentation du corps qui peut être de forme abstraite ou alors très proche de la silhouette humaine et surtout savoir ce qu'elle ressent à travers ce changement de matérialité virtuelle.

ITW Nathalie Delprat

La personne est en train de tester le dispositif dans la salle expérimentale. Quand je dis « tester », c'est vraiment expérimenter son corps en matière-nuage, vivre la matière de l'intérieur. On propose aux personnes de tester différentes matières nuages. L'expérience dure une heure. Il y a deux séquences, une séquence libre où elle fait absolument ce qu'elle veut et une séquence où les mouvements sont imposés.

Dans le cadre du dispositif, il y a à peu près une cinquantaine de personnes qui ont testé avec la matière nuage et donc je peux déjà dégager ce qui fait la spécificité de cette expérience.

Cette expérience que j'ai appelé de « l'expérience de Rêverie Augmentée », en référence notamment aux travaux de Bachelard sur la rêverie des éléments mais aussi parce que c'est un dispositif de Réalité Virtuelle mais qui est un peu particulier, puisqu'on a un retour sensoriel mais aussi on impacte l'imaginaire.

Participante n°35 : avatar-stratus

« Le premier nuage, je l'ai trouvé ultra- reposant. Comme un peu une caresse, vraiment quelque chose qui suit la forme du mouvement mais comme ça par vagues. »

Participant n°2 : avatar stratus avec vent

« Et là j'avais l'impression de perdre mon, de perdre mon corps, de perdre des bouts de moi-même, c'était très perturbant, alors j'ai essayé de ne pas, plus bouger, pour pas perdre des bouts de moi, mais en fait ça partait quand même […] »

Participante n°9 : avatar-cirrus avec vent

« Je me sentais très très légère, vraiment une sensation de légèreté, de fluidité et de joie aussi en fait, je crois qu'il y avait vraiment, oui assez joyeux, vraiment très sympa celui-là. »

Participante n°22 : avatar-cirrus avec vent

« J'avais l'impression d'être découpée, enfin qu'il y avait ma tête qui n'était pas en lien avec mon corps qui n'était pas en lien avec mes bras, enfin d'être vraiment morcelée. Je ne me sentais pas coupée physiquement mais c'est comme si, oui psychiquement je ne ressentais plus vraiment mes bras, mes jambes […] »

ITW Nathalie Delprat

On a repéré que cette expérience était jugée agréable par une grande majorité de gens, même si un tiers la trouve assez déstabilisante. Et puis, il y a une petite minorité, 10 à 15% , qui la trouve assez désagréable, voire anxiogène en particulier quand il y a une représentation du corps, comme ici, qui peut être très évanescente, trouée où les limites sont très floues. Et c'est justement cela qui était très intéressant à comprendre. Pourquoi ce ressenti négatif ?

Dès le départ, j'ai fait l'hypothèse que ce dispositif permettait de faire émerger ce que le neuroscientifique Antonio Damasio appelle « les sentiments d'arrière-plans », c'est-à-dire ces sentiments, ces émotions un peu vagues qui permettent de connaître l'état général de notre corps et notre tonalité émotionnelle. Donc en fait, pouvoir jouer sur l'effacement virtuel des frontières corporelles et la projection imaginaire de la personne dans la matière permet d'atteindre des strates assez profondes de la conscience corporelle et c'est ça qui m'intéresse à étudier.

Installation Murmure, danseuse qui interagit avec son avatar-bulle d'eau (musique N. Delprat)
Dispositif ELEMENTA, LMA, plateforme MAS

ITW Nicolas Ladevèze, spécialiste en Réalité Virtuelle
Salle de développement ELEMENTA, LISN

On parle de réalité virtuelle mais dans le dispositif de Rêverie Augmentée, on est plus proche d'un dispositif d'interaction homme-machine plus classique où on va éviter de placer sur l'utilisateur différents dispositifs de capture du mouvement ou l'équiper d'un casque immersif ou encore même de lunettes. On va plutôt utiliser un dispositif de type caméra Kinect, utilisé classiquement dans les jeux vidéo, qui va permettre en fait d'extraire de la capture dans le monde réel le squelette de l'utilisateur, qui va nous permettre de repérer plusieurs points caractéristiques dans le monde réel.

Ces points caractéristiques vont être utilisés pour piloter des émetteurs de particules à l'intérieur d'un monde 3D qu'on va finalement donner à percevoir via un retour virtuel sur le grand écran. Contrairement à la Réalité Virtuelle, on va dire plus classique, dans le projet de Rêverie Augmentée on va laisser une place prépondérante à l'imaginaire où finalement la matière qui est simulée laisse libre court à l'imagination et n'est pas une matière définie de manière très réaliste.

Nathalie Delprat et Nicolas Ladevèze
Dispositif ELEMENTA, salle expérimentale, LISN

N.D : c'est à combien là ?
N.L : la durée de vie des particules ? Là, elle est à 1.
N.D : elle était à combien avant ?
N.L : elle était à 0,4.

N.D : il me semble que c'est pas mal.

PERSONA, instantané vidéo (avatar-cumulus)

ITW Nathalie Delprat

Travailler sur le vécu émotionnel et l'image du corps, c'est évidemment très intéressant pour tout ce qui est l'aspect médiation thérapeutique en psychiatrie et en psychologie, par exemple travailler sur la revalorisation de sa propre image ou travailler sur les questions de l'énergie dans les cas de dépression. Et ce sont des choses que l'on va bientôt faire avec des essais cliniques avec des patients.

Extrait vidéo ECHO(S), musique N. Delprat

ITW Nathalie Delprat et Flora Aubry (danseuse et enseignante)

N.D : Dès le début de ces travaux, c'est-à-dire il y a à peu près une dizaine d'années, j'ai été frappée par la puissance esthétique et poétique des images produites par le dispositif et j'ai voulu développer vraiment un travail artistique qui se nourrisse de ce questionnement scientifique. Cela a été le cas dans le projet ELEMENTA et le projet Biomorphisme où j'ai intégré des jeunes danseurs que Flora a encadrés.

F.A : oui, nous de notre côté c'était un projet qui était vraiment intéressant justement parce qu'on n'était pas dans un schéma traditionnel de représentation donc il a fallu faire un travail avec ces jeunes danseurs pour qu'ils acceptent de pouvoir aussi se mettre en retrait et au service de l'image

N.D : et justement ce qui m'intéressait par rapport au fait de travailler avec des danseurs, c'est la connaissance que vous avez du corps, le travail sur le ressenti mais c'est finalement quelque chose qui s'acquiert avec le temps, avec l'expérience et cela était aussi intéressant de les amener vers là et de les amener à cette réflexion sur le souffle, sur comment ne pas être toujours en prise frontale avec la matière mais à rentrer dans le dispositif

F.A : je me rappelle que certains se plaignaient parce qu'ils faisaient un mouvement de bras et l'image ne faisait pas le mouvement de bras comme eux l'avaient fait donc ils ne se retrouvaient pas eux dans l'image qui était renvoyée et ça c'était perturbant

N.D : mais ce n'est pas que pour les danseurs

F.A : c'est perturbant pour tout le monde

N.D : pour accepter l'adhésion imaginative à l'image, c'est à dire se mettre sur le même rythme que la matière, en fait

F.A : cela veut dire lâcher prise

N.D : exactement

Extrait performance dansée, exposition Biomorphisme à la friche Belle de Mai (musique N. Delprat)

ITW Pascal Taranto, philosophe

L'expérimentation, elle est singulière car elle tient à la fois de la science expérimentale puisqu'il y a tout un équipement autour qui est censé produire un certain nombre d'effets, donc ici des images. En même temps, c'est la formalisation conceptuelle qui s'incarne en quelque sorte dans un travail de représentation, de matérialisation. Donc, c'est en quelque sorte du concept matérialisé et ce qui est intéressant c'est que c'est du coup une véritable « expérimentation philosophique ».

C'est une manière pour la philosophie et la réflexion abstraite de pénétrer un concret qu'elle n'a pas l'habitude de pénétrer. Elle le fait d'habitude à travers l'art bien sûr, quand on parle d'art conceptuel, mais ici c'est quelque chose qui est beaucoup plus proche du ressenti, de l'émotion parce que la production d'images est en relation avec le corps. Donc cette matérialisation de formes corporelles et de déformations corporelles, en quelque sorte qui est conceptualisée à partir des thèmes bachelardiens, tels que développés par le fameux philosophe dans « l'Air et les Songes », trouve ici sa véritable matérialisation concrète. C'est aussi évidemment un véritable concept qui est mis en perspective et offert au spectateur et dans lequel le spectateur peut s'investir et participer, donc cela peut le toucher directement. Donc il y a la singularité, la conceptualité, la généralité, c'est tout cela que l'on peut appeler une « expérimentation philosophique ».

Si on veut vraiment s'installer au coeur de la compréhension de l'environnement pour maintenant et pour le futur, il faut changer le regard, changer le regard pour changer le comportement. Et donc le travail qui est effectué par Nathalie et par d'autres chercheurs, c'est un travail de réappropriation pour tous les humains de cette dynamique qui nous fait être des « êtres mondains », c'est-à-dire qui font partie d'un système qui est le système monde.

Nathalie Delprat

Comprendre comment l'imaginaire peut intervenir dans la perception du corps et la conscience de soi, c'est évidemment un problème qui est très complexe et il reste encore beaucoup de travail à faire.

Et bien entendu, la difficulté c'est la mise en cohérence de toute cette production interdisciplinaire. Et ce qui en fait permet de maintenir l'ensemble, c'est vraiment la théorie bachelardienne des éléments et sa réactualisation avec l'outil virtuel mais aussi l'idée de développer un nouveau mode de connaissance, que je dirai « poétique », qui permet à la fois de mêler les critères scientifiques de la preuve et les valeurs du sensible.

Extrait vidéo ECHO(S), musique N. Delprat

OFF Nathalie Delprat

Le paradigme de Rêverie Augmentée me permet de m'engager vraiment différemment dans cette exploration de la conscience de soi par la pluralité de ces regards entre art, science et philosophie.

Musique vidéo ECHO(S)


Director(s)

Vincent GAULLIER

Summary

Nathalie Delprat presents her research on the Augmented Reverie paradigm developed at the Interdisciplinary Laboratory of Digital Sciences (LISN) and more particularly the ELEMENTA project, winner of the CNRS-Image prize 2018.
This project concerns the links between virtual materiality, bodily awareness and the imaginary sphere, studied via an immersive and interactive simulation device. The idea is to create virtual representations of the body, which have the physical and dynamic properties of an elementary material (water, fire, cloud, droplets). This makes it possible to experiment with the virtual erasing of bodily boundaries and to access to deep emotional layers of the sense of self. In crossing multiple fields from art, to philosophy and sciences, this interdisciplinary approach opens innovative research avenues in virtual reality, cognitive sciences as well as for artistic creation. It offers a new way of rethinking our relationship with the living sphere in its poetic and organic dimension.

CNRS Institute(s)

Scientific topics

CNRS Images,

Our work is guided by the way scientists question the world around them and we translate their research into images to help people to understand the world better and to awaken their curiosity and wonderment.