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© CNRS - Ausonius - IRAMAT-CRP2A - ça tourne ! - 2021

À la recherche des couleurs disparues

La polychromie médiévale des albâtres anglais

Numéro de notice

7389

Durée

00:06:47

Année de production

2021

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À la fin du Moyen Âge, entre 1350 et 1530 environ, des sculpteurs anglais ont produit des milliers de panneaux en relief représentant des scènes religieuses – comme la Passion du Christ ou des épisodes de la vie de la Vierge.
Nombre de ces oeuvres ont été exportées dans toute l'Europe catholique, depuis l'Islande jusqu'en Italie et en Croatie. Dans la région bordelaise, il en subsiste encore plus d'une centaine.
Les artistes anglais utilisaient une pierre particulière, l'albâtre, provenant des environs de Nottingham. Proche du marbre, par sa couleur très blanche, l'albâtre est cependant beaucoup plus tendre et donc plus facile à sculpter.
Une fois le relief achevé, l'albâtre était confié à un peintre. Mais, au cours des siècles, la polychromie s'est fortement dégradée. Elle a même souvent complètement disparu.
Sans la polychromie, l'essentiel de la dimension esthétique et de la signification des albâtres nous échappe.
Une équipe de chercheurs bordelais s'est réunie, afin de retrouver l'aspect médiéval de ces oeuvres.
Les restes de couleurs ont d'abord été identifiés et photographiés.
Puis, afin de déterminer les pigments et les liants, des analyses physico-chimiques ont été réalisées, avec des appareils de mesure portables, sans contact avec la peinture.
À l'aide d'une caméra hyperspectrale, on peut reconstituer des images révélant des repeints et des restaurations récentes.
La spectrométrie de réflectance par fibre optique consiste à éclairer l'oeuvre avec une lampe halogène et à enregistrer la réponse du matériau sous la forme d'un spectre caractéristique du pigment employé. 3 types de rouges ont ainsi pu être identifiés : du minium, du cinabre et de l'ocre rouge.
Grâce à une collaboration avec le Musée d'Aquitaine, nous avons pu disposer de la copie d'un albâtre qui représente l'Assomption de la Vierge.
Pour mieux connaître les techniques de peinture et l'aspect initial des couleurs, nous avons réalisé des échantillons à partir des matériaux révélés par les analyses.
Certaines couleurs ont dû être fabriquées pour l'occasion, comme le résinate de cuivre, un vert translucide et brillant.
La palette du peintre, assez réduite, se compose principalement de rouge, de vert, de bleu, de blanc, figuré par l'albâtre laissé en réserve, et d'or, qui remplace le jaune.
Si le cinabre ou l'ocre rouge sont très couvrants, certains pigments comme les jaunes d'origine organique adhèrent plus difficilement à la surface lisse de la pierre : ces propriétés physiques ont sans doute joué un rôle dans le choix des pigments retenus par les artisans.
D'autres pigments, comme l'indigo ou le vert de gris, doivent être méticuleusement broyés pour permettre d'obtenir un rendu homogène conforme au goût médiéval.
Les peintres appliquaient d'abord la feuille d'or sur une couche adhésive colorée.
Puis, les couleurs étaient appliquées directement sur la pierre.

La peinture des albâtres est régie par une série de règles assez strictes, qui ont été collectivement appliquées par les albâtriers : les sols sont invariablement verts et semés de fleurettes blanches ; les cieux dorés et ornés de pastilles.
Au Moyen-Âge., les couleurs sont souvent investies d'une charge symbolique. Certaines, comme le noir, le roux ou le brun, ne sont attribuées qu'aux personnages négatifs : le diable, les monstres ou les tortionnaires. Les personnages positifs, en revanche, apparaissent avant tout blancs et dorés.
Sans sa pellicule de peinture, le panneau d'albâtre perd une grande partie de sa lisibilité, comme en témoigne la façon dont sont traités les yeux. Le sculpteur élabore la forme du globe oculaire et c'est le peintre qui, par son pinceau, le transforme en oeil.
Les pigments étaient utilisés purs, organisés en champs de couleur unis, en évitant les dégradés et en alternant couleurs claires et couleurs sombres.
Les peintres ne cherchaient pas à imiter la couleur naturelle des objets. Ainsi les ailes des anges sont-elles généralement représentées en rouge vif ; la croix du Christ souvent en bleu.
Le panneau de l'Assomption, a aussi fait l'objet d'une restitution numérique, ainsi que 2 autres albâtres. Leur modèle 3D ont été créés en associant photogrammétrie et scanner laser.
Ces modèles ont été peints virtuellement à l'aide d'une palette obtenue en mesurant les échantillons expérimentaux avec un spectrocolorimètre.
Les différentes textures de la peinture ont été reproduites en suivant les formes de la sculpture à l'aide d'une tablette graphique et de différentes « brosses » numériques.

La peinture des albâtres obéit donc à une pratique collective.
Cela vaut pour le choix des couleurs, vives et souvent brillantes, et pour leur codification, telle que l'équivalence morale établie entre le blanc et le bon, ou le noir et le mauvais.
Aujourd'hui, la collaboration étroite entre chercheurs de différentes disciplines, ainsi que la combinaison des gestes ancestraux avec des technologiques de pointe, permettent de retrouver les couleurs médiévales de ces oeuvres et ainsi de leur redonner tout leur sens.

Résumé

A la fin du Moyen Âge, les sculptures religieuses en albâtre importées depuis l'Angleterre ont connu un vif succès dans toute l'Europe catholique. En Gironde, par exemple, plus d'une centaine de ces oeuvres existe encore ; or, la plupart d'entre elles ont perdu leur riche coloration initiale. En alliant techniques médiévales de peinture, analyses physico-chimiques de pointe et technologies 3D, un groupe de chercheurs bordelais a réussi à rendre à plusieurs albâtres leur splendeur d'antan.

Ce film a été réalisé dans le cadre du programme LabEx Sciences archéologiques de Bordeaux : « Polychromie, pigments, perception. Les albâtres anglais de la fin du Moyen Age conservés sur le territoire aquitain », (ref. ANR-10-LabX-52)

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